L'AIEA a sonné l'alerte sur la sûreté nucléaire en Ukraine. Quelle est la situation aujourd'hui ?
La guerre fragilise la sûreté des installations en Ukraine de plusieurs manières . Des lignes électriques sont détériorées. Or, celles-ci sont importantes pour amener de l'électricité sur les sites nucléaires et leur assurer une capacité de refroidissement constante. La chaîne logistique est aussi fragilisée et cela complique l'arrivée de pièces de rechange sur les sites. Il y a, par ailleurs, des dommages sur certains sites, sur des bâtiments annexes notamment. Enfin, la situation du personnel en charge de la conduite des installations est très dégradée. A Tchernobyl, par exemple, le personnel n'a pas été relevé depuis quinze jours. Cette situation est défavorable à la sûreté car elle accroît le risque d'erreur des opérateurs.
L'alimentation électrique de la centrale de Tchernobyl a été coupée. Une nouvelle catastrophe est-elle possible ?
Jeudi après-midi, l'Association des autorités de sûreté nucléaire des pays d'Europe de l'Ouest (WENRA) a organisé une réunion d'experts pour faire le point sur les risques en cas de perte d'alimentation électrique à Tchernobyl sur une durée longue. Nous avons conclu qu'il n'y aurait pas de risque significatif de rejets dans l'environnement. Les éventuelles contaminations seraient limitées à la proximité immédiate des installations, et il pourrait y avoir des restrictions d'accès à certains bâtiments. Le sarcophage placé autour du réacteur accidenté en 1986 pourrait, par exemple, devenir inaccessible aux travailleurs qui interviennent sur le site car il ne serait plus ventilé pendant une longue période.
Le site de Tchernobyl n'a plus rien à voir avec ce qu'il était en 1986. Aujourd'hui, ce site concentre des matières radioactives qui ont été refroidies pendant plusieurs dizaines d'années. Seuls les combustibles usés présents sur le site nécessitent un refroidissement en piscine mais les calculs montrent qu'il n'y a pas de risque d'ébullition de l'eau, même en cas d'absence d'alimentation électrique.
Quelle est la situation dans la centrale de Zaporijjia, la plus grande d'Europe, qui a subi des tirs de l'armée russe ces derniers jours ?
Jeudi matin, l'Autorité de sûreté ukrainienne nous a indiqué que sur les quatre lignes électriques qui alimentent la centrale, deux sont toujours fonctionnelles et que des dégâts matériels ont été occasionnés sur place. Jeudi matin, certains réacteurs du site étaient, par ailleurs, en fonctionnement. Mais ces informations sont à prendre avec prudence car nous comprenons que la communication entre la centrale et l'extérieur est devenue difficile.
A quel point la communication est-elle entravée ?
A Tchernobyl, il n'y a plus ni téléphone fixe, ni téléphone mobile et l'Autorité de sûreté ukrainienne n'a pas reçu d'e-mail depuis 24 heures. A Zaporijjia, il semblerait qu'il y ait encore des communications avec l'extérieur.
Y a-t-il d'autres installations nucléaires endommagées par la guerre ?
A Kharkiv , il y a eu des dommages sur un centre de recherche qui héberge un réacteur piloté par une source de neutrons. Il y a eu des dégâts sur certains bâtiments mais à notre connaissance les matières nucléaires n'ont pas été touchées.
En cas d'accident grave, quelles actions de protection des populations pourraient être mises en oeuvre ?
Il y a différentes installations nucléaires en Ukraine, des centrales, des sites d'entreposage de déchets, de sites de recherche, etc. Ce qui peut conduire à l'accident le plus sévère, avec le plus de rejets dans l'environnement, c'est un scénario avec fusion du coeur dans une centrale en activité. Si l'on se base sur les travaux qui ont été réalisés en 2014, à la suite de l'accident de Fukushima, on peut estimer qu'en cas d'accident très grave, sans dommages sur le bâtiment réacteur, il pourrait être nécessaire d'évacuer la population dans un rayon de cinq kilomètres et de mettre à l'abri celle résidant dans un rayon de 20 kilomètres. Si l'on imagine, en revanche, un accident avec une perte de l'enceinte de confinement du réacteur, on devrait élargir ces zones à 20 kilomètres et à 100 kilomètres.
Certains Français sont allés acheter de l'iode à la pharmacie, est-ce le bon réflexe ?
Si un accident sévère se produisait en Ukraine, les seuils nécessitant la prise d'iode ne seraient pas atteints en France compte tenu de la distance. Il pourrait, en revanche, y avoir des restrictions de consommation de denrées alimentaires au-delà de l'Ukraine. Cet événement rappelle toutefois aux Français résidants à moins de 20 kilomètres d'une centrale nucléaire qu'ils doivent disposer d'iode chez eux.
Quels sont nos leviers pour garantir la sûreté de ces installations malgré la guerre ?
C'est la première fois qu'il y a une guerre dans un pays exploitant autant d'installations nucléaires. WENRA et d'autres instances internationales ont proposé un soutien à l'Autorité de sûreté nucléaire ukrainienne mais ce n'est pas simple à mettre en oeuvre. Eux-mêmes ne peuvent plus envoyer d'inspecteurs sur les sites de Tchernobyl ou de Zaporijjia passés sous contrôle russe. Nous nous tenons informés de la situation et de son évolution pour, le cas échéant, être en capacité d'adresser les recommandations de protection des populations nécessaires.
Que peut-on faire de plus ? L'AIEA veut lancer une médiation entre Russes et Ukrainiens…
Nous saluons les initiatives de l'AIEA qu'elles soient d'ordre diplomatique ou technique. En tant qu'Autorités de sûreté, notre devoir est de relayer notre préoccupation sur la sûreté et les conséquences potentielles pour les populations afin d'éclairer les décideurs pour que chacun en tire les conséquences dans son champ d'action. Nous le faisons de façon conjointe à l'échelle européenne, car cela offre une plus grande robustesse à nos évaluations et cela nous donne plus de poids.
L'état de sûreté du parc nucléaire Ukrainien est-il conforme aux standards européens ?
Ce sont des réacteurs à eau sous pression , une technologie similaire à celle utilisée par les réacteurs nucléaires français. Ce n'est pas la même technologie que celle du réacteur accidenté de Tchernobyl, qui était de conception instable. Après l'accident de Fukushima, des stress tests ont été menés y compris en Ukraine. Des travaux d'amélioration de sûreté ont aussi été réalisés. On ne peut pas dire que les réacteurs ukrainiens soient significativement moins sûrs que les réacteurs occidentaux.
Les enceintes de confinement de ces réacteurs peuvent-elles résister à des chutes d'avions, voire de missiles ?
Ce sont des murs en béton assez épais, donc dans une certaine mesure. Mais la première question me paraît être la fragilisation de la sûreté, que ce soit à cause de coupures d'alimentations électriques ou à cause des difficultés éprouvées par les personnels pour exercer leurs missions.
Deux réacteurs en Ukraine, les VVER 440, ne disposent toutefois pas d'enceinte de confinement…
Le confinement de ces réacteurs est moins performant mais leur puissance thermique est moindre. Donc les mesures à prendre en cas d'accident d'ampleur pour protéger les populations ne seraient pas fondamentalement différentes.
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