Chaque semaine le chroniqueur Betrand Lançon s'exprime sur un sujet d'actualité. Cette semaine il évoque l'Ukraine.
Par Chafik Aouni Publié le 6 Avr 22 à 9:40 Les Alpes Mancelles Voir mon actu Suivre ce média Bertrand Lançon. ©Chafik AOUNILe chroniquer, Bertrand Lançon, évoque la situation de l'Ukraine. Il donne son point de vue.
Nous avons tous remarqué que la guerre d'Ukraine polarise les médias depuis le 24 février dernier. La campagne des élections présidentielles françaises s'en est trouvée partiellement éclipsée alors qu'elle n'avait pas véritablement commencé. Que dire, alors, des autres actualités, qui semblent avoir disparu, à l'exception des sportives ?
L'événement est grave car il signe le retour de la guerre en Europe après celle qui démembra la Yougoslavie entre 1991 et 2001, avec le siège tragique de Sarajevo (1992-1996). Il ne s'agit pas cette fois de forces nationales centrifuges mais d'un avatar de l'ancien impérialisme soviétique, lui-même héritier de celui des tsars, celui qui était intervenu en Hongrie (1956), en Tchécoslovaquie (1968), avant de s'en prendre à l'Afghanistan (1979-989), à la Géorgie (2008), à la Crimée (2014) et maintenant à l'Ukraine.
Les commentateurs ont souligné avec justesse que cette dernière ressuscite la guerre froide qui a marqué de son empreinte la seconde moitié du XXe siècle.
Poutine convoite l'Ukraine comme Milosevic était déterminé à garder le Kosovo dans la grande Serbie, le considérant comme le berceau du pays. Le fait est que la principauté médiévale de Kiev, entre le IXe et le XIIIe siècle, est en partie celui de la Russie. Au milieu du XIIIe, Alexandre Nevski, grand-prince de Novgorod et de Kiev, repoussa les Suédois puis les chevaliers teutoniques.
Un pouvoir à la fois tsariste et stalinienLe président Zelensky n'est pas sans rappeler cette figure de haute stature, sauf qu'il ne combat pas les Allemands mais les Russes, un renversement qui n'est explicable que par l'existence à Moscou d'un pouvoir à la fois tsariste et stalinien. A jouer ainsi » l'ogre des steppes « , en s'attaquant aux populations civiles, Vladimir Poutine se place aussi dans la lignée de Tamerlan, le fameux conquérant du XIVe siècle.
C'est le moment de voir ou revoir deux grands films : Alexandre Nevski d'Eisenstein (1938) et
Vidéos : en ce moment sur ActuAndrei Roublev de Tarkovski (1969). Le premier exalte la résistance à l'invasion, le second voit le peintre Roublev pris dans le sac d'une ville par les Tatars. Les Ukrainiens ont leur propre langue mais sont aussi russophones ; en Ukraine vivent des descendants des Tatars de Crimée et des Cosaques Zaporogues ; la ville de Kherson n'est autre que l'antique colonie grecque de Chersonèse ; nombre d'Ukrainiens sont francophones car francophiles. Sur la longue durée, le pays apparaît donc comme charnière entre Orient et Occident, comme peut l'être son voisin du sud qu'est la Turquie.
Après la Serbie de Milosevic, la Russie de Poutine renverse les alliances contractées par la France avant 1914 par la IIIe République. Rappelons-nous que le tsar Alexandre III a consenti à signer une alliance avec le » régime voyou » de la République française qui l'avait voulue pour prendre le Reich allemand en tenailles, et que l'alliance avec la Serbie émancipée de l'Autriche-Hongrie, fut le casus belli de l'été 1914. Ceux qui sont le plus à même de comprendre les Ukrainiens sont sans aucun doute les Polonais, longtemps la proie des Russes et des Allemands, et pour laquelle les Français sont entrés en guerre en 1939.
C'est la paix qui est une parenthèseLa brutalité de la guerre d'Ukraine signe la fin d'une illusion née au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, celle de l'instauration en Europe d'une paix durable, voir définitive. Le martyre de Marioupol et de Kharkiv nous ramène aux atroces meurtrissures de Beyrouth, de Sarajevo et d'Alep. La guerre, qui est à nos portes, vient nous dire qu'elle n'est plus improbable pour nous, qu'elle est un état quasi naturel, que c'est la paix qui est une parenthèse.
La générosité des Français à l'égard des Ukrainiens est remarquable. L'accueil des réfugiés rappelle à point nommé que les Français ne sont pas xénophobes. Il met aussi en relief le principe de proximité, selon lequel plus l'événement est proche, plus les gens se sentent concernés.
La sollicitude envers les migrants connaît, avec les Ukrainiens, un développement inédit dans son ampleur, après que les Syriens et les Afghans ont été reçus à bras moins ouverts. Serait-ce parce les Ukrainiens, chrétiens et souvent francophones, nous seraient plus proches ?
En matière d'Ukrainiens, LCI invite surtout des jeunes femmes, intellectuelles, séduisantes et bien habillées. Rien à redire à cela sauf qu'on se demande s'il n'y a pas là une forme de racolage médiatique plus ou moins conscient, l'information étant devenue un show permanent sur le modèle américain. On remarquera enfin qu'en France, les artistes se sont rués sur la guerre d'Ukraine dans un réflexe de showbiz éthiquement honorable. La floraison, partout, des couleurs ukrainiennes, est à l'évidence un phénomène digne d'éloges. Elle nous rappelle celle des étoiles jaunes sur les poitrines danoises dans les années quarante. Lorsqu'une éthique est à ce point partagée, les petits conformismes et les trafics sordides sont à voir comme d'inévitables incidents, heureusement marginaux.
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