Guerre en Ukraine: «C’est plus sain pour mes nerfs et mon esprit d’aller sur le front»


Il est minuit bientôt passé, le froid glacial contraint les corps exténués à se réfugier dans les voitures qui les ont conduits jusqu'à Tchop, dernier village avant la frontière avec la Hongrie. Bientôt il sera l'heure de se séparer pour trois familles d'amis de Jytomyr, ville à l'ouest de Kiev inlassablement bombardé depuis quelques jours. Les femmes et les enfants poursuivent leur route vers l'Europe après avoir franchi le dernier rempart administratif, définitivement à l'abri de la guerre ukrainienne. Les trois hommes massifs au visage fermé se rassemblent, eux, dans l'une des voitures et font demi-tour. Direction la région de Kyiv et de Jytomyr et le front, où les deux premiers vont faire valoir leur expérience militaire. Le troisième, Sergeï, intégrera un groupe de défense territoriale parce qu'il «veut sauver sa terre pour que sa famille puisse un jour y revenir».

A la gare de Zahony, village hongrois proche de la frontière, une famille prend des nouvelles du père resté en Ukraine pour défendre le pays. © Fournis par Liberation A la gare de Zahony, village hongrois proche de la frontière, une famille prend des nouvelles du père resté en Ukraine pour défendre le pays.

En Transcarpatie, région isolée de l'ouest de l'Ukraine, appréciée en temps de paix pour ses montagnes et ses stations de ski, chaque jour des centaines de familles se séparent, sans savoir si elles se reverront. Les hommes laissant, d'un côté ou de l'autre de la frontière, leur femme et leurs enfants en sécurité.

Uniforme au placard

Le long de l'Ouj, la rivière qui glisse paisiblement au centre-ville d'Oujhorod, capitale de la région, Slova, armoire à glace au sourire généreux vêtu de son treillis, profite des derniers instants avec ses deux filles et sa femme. Il y a ici un groupe de musiciens scouts, là une terrasse prisée. Au milieu, Slova, père bienveillant de 49 ans courant après sa fille de deux ans à peine. Bientôt la détermination de l'officier reprendra le dessus. La guerre l'a contraint à ressortir son uniforme, au placard depuis longtemps. «Tout mon monde, toute ma vie ont changé en très peu de temps», réalise-t-il à peine lui qui, il y a deux semaines encore, parcourait le pays pour vendre de la nourriture pour animaux.

«Cela me fait sourire qu'il y ait encore de telles villes, paisibles, avec des musiciens dans la rue, j'ai de la chance d'être ici», dit-il, ému. Ses yeux bleus laissent transparaître une joie presque innocente. Et l'assurance qu'ici, sa famille sera en sécurité. «Lorsque les bombardements autour de Kyiv ont commencé, je voulais aller au front, mais je ne me sentais pas libre d'agir à ce moment précis, poursuit-il, il fallait d'abord mettre ma famille à l'abri.» La maison d'amis perchée dans un village des Carpates – des milliers de familles s'y sont déjà installées ces deux dernières semaines - doit les accueillir. «Ici, nous sommes très loin du front, protégés par les montagnes», veut croire le père de famille.

Rire nerveux

«Je suis très inquiet pour le futur de mon peuple, c'est pourquoi, pour moi, c'est beaucoup plus confortable d'aller sur le front que de rester à la maison, c'est plus sain pour mes nerfs et pour mon esprit», répond Slova lorsqu'on lui demande s'il craint le moment où il va devoir quitter sa famille. «J'ai peur de mourir bien sûr, dit-il dans un rire nerveux, mais je me dois, dans ma position de montrer à mes soldats que tout est en place, sans faiblesse.» Sa famille restera «pour plusieurs mois s'il le faut» dans les Carpates.

Micha, lui, n'a pas eu le temps d'accompagner les siens. Sa silhouette longiligne file sur les quais désolés de la gare d'Oujhorod. Un vieux train en taule bleue et jaune s'apprête à partir vers Kyiv, sans âmes ou presque à bord, seulement chargé d'aide humanitaire. Le père de famille revient à peine de la frontière polonaise où il a déposé sa femme et ses deux enfants, qui sont désormais à Varsovie, «en sécurité».

Visage juvénile

Dans la vie d'avant, il avait un magasin de logiciels informatiques dans la capitale ukrainienne. Aujourd'hui, il n'a plus que ses mains et sa tête pour aller combattre comme volontaire. «Je n'ai aucune expérience militaire, je ne sais pas ce que c'est que le front, admet-il, les yeux écarquillés, presque étonné d'en être arrivé là. Là-bas je vais être formé par des amis militaires qui ont eux aussi déposé leurs familles il y a quelques jours. Je suis angoissé mais j'ai la rage, je dois le faire pour mon pays.» Il frappe son cœur de la main droite : «On va la gagner cette guerre.» Puis Micha disparaît dans le wagon.

Sur le quai de la gare Oujhorod, Evguéni, 27 ans, un visage juvénile, a le regard fragile de celui qui ne sait pas ce qu'il fait. Il y a quelques heures, il a laissé sa femme enceinte et sa mère côté slovaque, à quelques kilomètres de là. «J'ai pas arrêté de pleurer depuis la frontière», murmure-t-il, le visage défait. Au centre-ville de Kyiv, il ravitaillera les hommes en armes et veillera sur son père qui a refusé de fuir. «Je ne veux pas y retourner, j'ai très peur, mais je n'ai pas le choix», lâche-t-il, les yeux embués.

Quelques minutes après arrive un autre train. Celui-là file vers dans l'est de l'Ukraine. Prêt à y grimper, un homme, qui part combattre à Dniepropetrovsk – bombardé pour la première fois vendredi - adresse un dernier baiser à sa femme, sans étreinte ni émotion apparente. Comme s'il savait qu'il allait revenir.

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