Menaces sur l'ISS, rover européen, mission pour Mars... : le conflit en Ukraine met le spatial sens dessus dessous


Une Station spatiale internationale dont l'avenir semble plus que jamais suspendu à un fil… Des ingénieurs et techniciens russes précipitamment rappelés de Kourou… Des satellites OneWeb cloués au sol à Baïkonour… Un rover européen dont on apprend qu'il ne se posera pas sur Mars avant longtemps, s'il s'y pose jamais… C'est peu dire que l'invasion de l'Ukraine par la Russie et les sanctions massives qui se sont ensuivies ont de lourdes répercussions au-dessus de nos têtes, dans l'espace extra-atmosphérique.

Cet espace qui, après avoir été le théâtre de la rivalité entre Américains et Soviétiques dans les années 1950 et 1960, était peu à peu devenu, depuis la fin de la Guerre froide, le lieu par excellence de la coopération internationale, voici qu'il se hérisse à nouveau, au moins symboliquement, de frontières, de check-points et de miradors. « Il est clair que nous sommes à un tournant de l'histoire. Espérons qu'il soit passager », commente la sociologue Julie Patarin-Jossec, une spécialiste des vols habités et de l'ISS à laquelle elle a consacré un essai (« La Fabrique de l'astronaute », éditions Petra, octobre 2021).

« Effondrement de la coopération »

Sept astronautes - quatre Américains, deux Russes et un Allemand - se trouvent actuellement à bord de l'ISS. La série d'expériences scientifiques qu'ils ont à mener à bien dans ce laboratoire volant continue sans doute d'occuper l'essentiel de leur temps, même si le tonitruant directeur général de l'Agence spatiale russe Roscosmos, Dmitri Rogozin, vient d'annoncer que la Russie arrêtait toute coopération scientifique avec l'Allemagne à bord de la station. « La responsabilité de l'effondrement de la coopération spatiale pèse sur les épaules des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de l'Allemagne », déclarait encore tout récemment sur une chaîne de télévision russe le patron de Roscosmos - un proche de Poutine, qui n'a cessé depuis le début du conflit de proclamer son soutien aux « opérations spéciales militaires » en Ukraine.

Dès avant cette brutale poussée de fièvre géopolitique, le vieillissement de l'ISS et son coût d'exploitation rendaient déjà son avenir incertain : elle n'avait guère plus pour elle que de demeurer le symbole le plus évident de cette coopération entre les deux anciens « blocs ». Une coopération qui avait su, jusqu'ici, résister à tous les soubresauts agitant périodiquement la Terre (y compris l'annexion de la Crimée, en 2014). Mais cette valeur symbolique se trouve à son tour, aujourd'hui, gravement écornée.

« Laisser tomber » la Station ISS

Cette remise en question prend un tour très concret quand on sait que la Station spatiale internationale, divisée en deux « segments » (lire ci-contre), a été pensée et construite sur un principe d'interdépendance. C'est le segment américain qui fournit l'alimentation électrique. Mais, sans le segment russe, pas de « corrections d'orbite » possibles. Or, celles-ci sont tout aussi vitales que l'électricité. On sait en effet que l'ISS, freinée par l'atmosphère résiduelle qui l'environne, voit son altitude diminuer de 50 à 100 mètres par jour. Il faut donc périodiquement lui redonner un petit coup de pouce pour éviter qu'elle ne finisse par s'écraser sur Terre. Ce que font les boosters des vaisseaux cargos (russes) Progress, amarrés au module (russe) Zvezda.

Dans une déclaration samedi, Dmitri Rogozin, coutumier de l'agitprop, a affirmé que le fonctionnement des vaisseaux russes ravitaillant l'ISS sera perturbé par les sanctions, affectant donc le segment russe de la station, qui sert notamment à corriger l'orbite de la structure orbitale. En conséquence, cela pourrait provoquer «l'amerrissage ou l'atterrissage de l'ISS pesant 500 tonnes».

Publiant une carte du monde où la station pourrait tomber, le patron de Roscosmos relève que la Russie est largement à l'abri. «Mais les populations des autres pays, notamment ceux dirigés par les «chiens de guerre» (les Occidentaux, ndlr) devraient réfléchir au prix des sanctions contre Roscosmos», écrit-il, qualifiant de «fous» ceux qui ont imposé ces mesures de représailles.

Même si l'agitation d'un tel chiffon rouge relève plus d'une volonté d'intimidation que d'autre chose, le message a été entendu à la Nasa, où l'on s'est empressé d'engager des discussions avec Northrop Grumman et SpaceX pour voir si leurs Cygnus et leurs Dragon ne pourraient pas prendre le relais des Progress…

Une station autonome russe

Certes, un désengagement russe de l'ISS n'est pas (encore ?) à l'ordre du jour. L'Accord intergouvernemental du 29 janvier 1998, qui régit les relations entre les partenaires de l'ISS, stipule que l'un d'eux ne peut s'en retirer qu'à la double condition qu'il en ait donné préavis aux autres un an auparavant et que ce retrait ne menace pas le bon fonctionnement de la Station. Il n'empêche que, si la Nasa et ses partenaires occidentaux ou japonais ont affiché leur volonté de continuer d'opérer l'ISS jusqu'en 2030, ce n'est pas le cas des Russes, qui ne se sont engagés que jusqu'en 2024.

En affirmant haut et fort ces jours derniers que l'argent mis jusqu'ici par la Fédération de Russie dans les coopérations internationales serait dorénavant affecté au développement de satellites militaires, Dmitri Rogozin semble exclure, de fait, un maintien durable de la présence russe dans l'ISS. On notera d'ailleurs que, pas plus tard qu'en décembre dernier, le patron de Roscosmos a demandé à l'un des industriels du secteur, Energia, un rapport sur le développement d'une nouvelle station autonome russe, digne héritière de l'antique Mir.

Ariane 6, plus attendue que jamais

Plus incertain encore que celui de l'ISS est l'avenir de la mission russo-européenne ExoMars. Initialement prévue pour décoller en 2020, puis reportée à septembre 2022 à la suite de problèmes techniques et du Covid, c'était, pour l'Agence spatiale européenne ESA et ses 22 Etats membres, « la » grande mission scientifique de l'année. Celle qui devait - enfin ! - marquer l'entrée en scène de l'Europe sur le sol martien, où ExoMars aurait déposé le rover Rosalind Franklin, qui y aurait rejoint les deux rovers américains Curiosity et Perseverance et le rover chinois. Las ! ExoMars devait être lancée par une fusée russe Proton… Et le rover, être doucement déposé sur le régolithe rouge par l'atterrisseur Kazatchok, russe lui aussi…

Si l'invasion de l'Ukraine semble avoir sonné le glas des espérances européennes sur la Planète rouge, c'est bien sur la Planète bleue, cependant, que les répercussions spatiales de l'hubris poutinienne se font le plus sentir. En annonçant le 3 mars la cessation de la livraison de leurs moteurs de fusée aux Etats-Unis, la Russie met gravement en difficulté tant les lanceurs Atlas (équipés de moteurs RD-180) que les lanceurs Antares (équipés de RD-181). Quant aux lanceurs européens, ils ne sont pas tous épargnés par la guerre : le moteur propulsant le dernier étage de la petite fusée Vega, par exemple, sort d'une usine ukrainienne…

Mise hors jeu des lanceurs Soyouz

Mais c'est surtout la brutale mise hors jeu des lanceurs russes Soyouz qui pose des problèmes à l'Europe spatiale. Des Soyouz devaient être tirés depuis Kourou pour envoyer dans l'espace deux satellites de la constellation Galileo et, en décembre, un satellite-espion français, CSO-3. Et parallèlement, depuis Baïkonour, pour mettre en orbite de l'ordre de 200 minisatellites de télécommunications de la constellation OneWeb (à raison de 36 minisatellites par lancement). Le coup est rude pour ces opérateurs, et plus encore peut-être pour Arianespace, qui exploitait les Soyouz via sa filiale commune avec Roscosmos, Starsem. « Soyouz venait en effet bien compléter sa gamme de lanceurs, entre la grosse Ariane 5, d'ailleurs en fin de vie, et la petite Vega », analyse Xavier Pasco, chargé de l'espace à la Fondation pour la recherche stratégique.

Certes, l'avènement prochain d'Ariane 6 devrait bientôt permettre à Arianespace de remédier à cette perte temporaire de capacité, puisque le nouveau lanceur-phare européen existera en deux versions : une version lourde, Ariane 64, équipée de quatre boosters, qui viendra prendre le relais d'Ariane 5 ; mais aussi une version plus légère à deux boosters, Ariane 62, dont le spectre de clients potentiels recouvre partiellement celui du Soyouz - c'est d'ailleurs vers elle que les militaires français se sont naturellement tournés pour leur satellite-espion. Mais le premier tir d'essai d'Ariane 6 n'est prévu - au mieux - que pour la fin de l'année. Et, d'ici là, qui sait où l'on en sera sur Terre ?…

VIDEO. Une guerre dans l'espace est-elle possible ? Le cap de l'Agence spatiale russe : l'autonomie

Depuis sa nomination en 2018 à la tête de Roscosmos, Dmitri Rogozin, missus dominicus de Poutine dans le spatial, ne poursuit qu'une unique stratégie : l'autonomisation du programme russe et ce, dans tous ses segments (lanceurs, satellites, vols habités, exploration lointaine, etc.). Cette stratégie vise à réduire la dépendance de la Fédération de Russie non seulement vis-à-vis des puissances spatiales occidentales, mais aussi et peut-être surtout des anciennes républiques socialistes soviétiques telles que la Biélorussie ou… l'Ukraine - dépendance héritée, dans le cas des ex-RSS, de la « division du travail » instaurée à grande échelle du temps de l'URSS. Il n'y a guère qu'avec la Chine que les relations restent étroites. Celles-ci sont anciennes : dès le début du programme spatial chinois, ce dernier s'est construit sur le modèle du grand frère soviétique. Un rapport de force qui s'est, depuis, quelque peu invers� � : aujourd'hui, c'est clairement la Russie qui se trouve dans la roue de la Chine, notamment pour ce qui est du retour sur la Lune (où les deux pays sont associés dans le projet de base scientifique International Lunar Research Station, IRLS).

L'ISS : une Station, deux segments

La Station spatiale internationale est divisée en deux segments :

- un segment orbital américain fort de huit modules pressurisés et opéré conjointement par la Nasa avec ses partenaires canadiens, européens et japonais ;

- un segment orbital russe composé de six modules conçus sur le modèle de l'ancienne station Mir (1986-2001).

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