Grand format "Nous fuyons la guerre et la mort" : reportage en Ukraine dans un camp de déplacés


Par Pierre Choisnet Publié le 9 Avr 22 à 10:34  Dans la parfaite insouciance des jeunes années, les enfants jouent dans ce refuge pour des Ukrainiens qui fuient la guerre, situé non loin de Tchernivtsi, dans le sud-ouest de l'Ukraine. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet)

« Juste derrière mon appartement, une bombe s'est écrasée et a tout détruit. J'ai bien fait de partir vite. » Yvan a 14 ans et parle un anglais impeccable. Ce jeune habitant de Kiev s'est réfugié avec une partie de sa famille dans un ancien sanatorium transformé en camp de déplacés.

Celui-ci est situé non loin de Tchernivtsi, une ville de 260 000 habitants à l'ouest de l'Ukraine et à une cinquantaine de kilomètres de la frontière roumaine.

La rencontre de ces Ukrainiens se fait avec une poignée de bénévoles de l'Eure, en Normandie, partis vendredi 1er avril 2022 à bord d'un convoi humanitaire en direction de l'Ukraine, et que la rédaction La Dépêche Louviers a pu suivre.

Le convoi humanitaire de l'Eure à l'Ukraine

Du 1er au 5 avril 2022, 87 bénévoles de l'Eure, en Normandie, ont participé à un convoi humanitaire. Au total, ils ont conduit 27 camions pour traverser l'Europe en direction de l'Ukraine. Ils se sont arrêtés à Siret, en Roumanie, commune frontalière avec l'Ukraine.Près de 55 tonnes de produits de première nécessité ont été transportées grâce aux dons des Eurois.Puis, un petit groupe composé majoritairement d'élus, d'un gendarme et d'un acteur a passé la frontière pour se rendre dans deux refuges destinés aux Ukrainiens qui fuient la guerre.

Des Ukrainiens venus de tout le pays

Alors que nous arrivons, de nombreuses personnes, principalement des femmes et des enfants, affluent. Logique vu que le petit groupe de bénévoles normands avait emporté avec lui diverses friandises.

C'est pour ne pas venir les mains vides.

Frédéric DuchéVice-président du Département de l'Eure Très vite, les enfants se remettent à jouer entre eux en dégustant les friandises amenées par les bénévoles. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet) « Rester auprès de ma famille ou défendre mon pays »

Très vite, toutefois, les familles retournent dans leurs intimités, que ce soit les quartiers privés ou la cantine.

Ils ne parlent pas l'anglais ni le français, mais les mots ne sont pas nécessaires pour comprendre l'angoisse, la tristesse et le désemparement sur les visages de certaines femmes. Comme cette jeune maman qui promène un nouveau-né.

Le camp compte environ 120 Ukrainiens déplacés, dont une trentaine d'enfants. Ils viennent de Marioupol, de Kiev, d'Odessa, du Donbass et de diverses villes ukrainiennes.

Yvan résiste ici avec son grand frère, Maxime, lui-même accompagné de sa femme, Amya, leur fils Timo (4 ans) et de leur chien Lucky.

Maxime, sa femme Amya, leur petit garçon de 4 ans Timo et le frère de Maxime, Yvan (14 ans) nous accueillent avec le sourire et la tête haute / Le petit Timo présente fièrement un dessin fait par Cameron Croisier, un élève de CM1 dans l'école primaire de Manneville-sur-Risle, dans l'Eure. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet)

Maxime, qui vit d'ordinaire à Kiev, déclare simplement : 

Nous fuyons la guerre et la mort. Je ne sais pas quoi faire, quoi décider. D'un côté, mon devoir est de rester auprès de ma famille, de mon fils, de ma femme et de mon petit garçon. De l'autre, je voudrais défendre mon pays.

Maxime L'insouciance de l'enfance

Malgré la situation, Maxime et sa famille gardent espoir, le sourire accroché à leurs visages.

Le petit Timo fait fondre le cœur de tout le monde. Enjoué, gourmand et volontaire pour passer dans les bras des Eurois, il en ferait presque oublier qu'à plusieurs centaines de kilomètres ses compatriotes sont tués.

Dans ce couloir sombre se succèdent les portes donnant sur l'intimité confinée de chaque famille. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet)

Le cœur plein d'hospitalité, la famille nous invite à découvrir son lieu de vie. C'est spartiate. Dans un couloir étroit s'enchaînent les portes, seul rempart pour garantir l'intimité relative des familles.

Les dessins des enfants ukrainiens sont accrochés au mur. Les cœurs aux couleurs bleu et jaune du pays y ont bonne place.

Les dessins des petits Ukrainiens sont affichés au mur et symbolisent la guerre qui touche le pays. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet)

Yvan, Maxime, Amya, Timo et le chien Lucky logent ensemble dans une toute petite pièce d'environ 10 m2. Une promiscuité qu'ils subissent au quotidien.

À l'extérieur, les enfants courent, jouent, crient, sous l'œil des adultes. Les friandises s'échangent dans une parfaite insouciance, trésor de l'enfance.

Maxime nous montre la petite chambre de 10 m2 dans lequel il réside avec sa femme Amya, leur fils Timo et son frère Yvan (l'oncle de Timo), ainsi que le chien Lucky. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet) « Rentrer à la maison »

Ces enfants seront-ils rattrapés par la guerre, comme les horreurs commises à Boutcha et à tant d'autres endroits ? Personne, dans le camp, n'a la réponse. 

Quand vous vivez loin de chez vous, dans un endroit qui n'est pas le vôtre, vous espérez qu'une seule chose : rentrer enfin à la maison et revoir vos proches.

Maxime et Amya Les jeunes footballeurs, les bras chargés de friandises, présentent les dessins réalisés par les écoliers de Manneville-sur-Risle, près de Pont-Audemer (Eure). (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet) Une équipe de football de Soumy

Un peu plus loin, à Dymka, des enfants sont hébergés dans une école. Arrivent alors des jeunes d'une équipe de football de Soumy, ville de 260 000 habitants située dans le nord-est de l'Ukraine, très proche de la frontière avec la Russie.

La timidité et la barrière de la langue inhibent le dialogue. Mais le militaire du groupe de bénévoles, Johnny Devaux, sort un ballon et les sourires apparaissent tandis que des échanges au pied sont effectués. Les chocolats et les bonbons, ainsi que les dessins des écoliers de Manneville-sur-Risle (Eure), aident également.

Un échange avec le ballon a permis de faciliter le contact avec les enfants. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet) La région se prépare à la guerre

Cette légèreté s'évanouit cependant lorsque l'on sort de ces refuges. À l'extérieur, nul stigmate de la guerre pour le moment, mais on sent que la région s'y prépare.

« L'Ukraine va gagner ! », lit-on sur un panneau posé juste au-dessus d'un bunker fait de blocs de bétons et de sacs de sable en plein milieu d'un carrefour. On en croise plusieurs sur le chemin.

Les bunkers aménagés avec des blocs de béton et des sacs de sable laissent penser que la région se prépare à des combats rapprochés si l'armée russe avance vers le sud-ouest de l'Ukraine. Sur le panneau bleu et jaune (couleurs du pays), il est écrit : « L'Ukraine va gagner ». (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet)

Des obstacles antichars (que l'on appelle des « Hérissons tchèques ») sont également disposés ici et là.

Un pont est même fermé à la circulation, avec une déviation qui mène à un pont de fortune. L'intérêt est ici de pouvoir faire sauter le pont principal si les armées russes s'approchent.

À l'extérieur du camp, dans la ville de Tchernivtsi, les habitants jusqu'ici épargnés par la guerre s'y préparent tout de même. Ces obstacles anti-chars (aussi appelés Hérissons tchèques) sont disposés à divers endroits stratégiques. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet) Au poste frontière

Ailleurs, des panneaux aux couleurs du pays avec un militaire dessus disent : « 30 ans d'indépendance ! Les principales victoires sont à venir ! Solidarité européenne. » Une manière de galvaniser les habitants.

Enfin, au poste frontière avec la Roumanie, de nombreuses familles présentent leurs pièces d'identité. La plupart sont chargées de valises dans lesquelles on imagine toute une vie empaquetée. Leur fuite durera-t-elle ?

Arrivant avec sa famille, cette petite fille serre contre elle son doudou, auquel elle fait des bisous. (©La Dépêche de Louviers – Pierre Choisnet)

Une petite fille serrant fort son doudou à qui elle fait des bisous restera longtemps dans les mémoires des bénévoles normands.

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