Guerre en Ukraine : En Estonie, « personne ne doute que nos frontières sont bien sécurisées


« 20 Minutes » termine son périple en Estonie par une halte à Narva, ville d'un peu plus de 65.000 habitants située à la frontière avec la Russie

REPORTAGE - « 20 Minutes » termine son périple en Estonie par une halte à Narva, ville d'un peu plus de 65.000 habitants située à la frontière avec la Russie

Rebelote. Comme en 2014 avec l'annexion de la Crimée par la Russie, la ville de Narva à l'extrémité orientale de l'Estonie, est à nouveau sous les feux de l'actualité avec la guerre en Ukraine. Depuis le 24 février, les journalistes occidentaux défilent dans les rues de la cité d'un peu plus de 65.000 habitants, curieux de savoir si la ville, reliée à la Russie par le pont de l'Amitié, sera la prochaine proie de Vladimir Poutine.

La statue de Lénine à Narva (Estonie) - Mickaël Bosredon/20Minutes © Fournis par 20 Minutes La statue de Lénine à Narva (Estonie) - Mickaël Bosredon/20Minutes

Face au fleuve, une statue de Lénine, l'une des dernières d'Estonie, montre du doigt la frontière russe, longue d'environ 300 km, et sur laquelle se trouvent trois postes-frontières. Avec le fort d'Ivangorod qui lui fait face, Narva est souvent considérée comme une porte d'entrée potentielle en Estonie, en cas d'invasion russe.

« Pas de menace militaire contre l'Estonie »

« Des journalistes m'ont demandé si j'avais eu peur en 2007 [le déplacement du soldat de bronze à Tallinn avait provoqué de vives tensions avec une partie de la communauté russe en Estonie], puis en 2014 lors de l'annexion de la Crimée, s'agace gentiment la maire de la ville, Katri Raik (Parti social-démocrate), avec qui nous avons pris rendez-vous. Je n'avais pas peur, et je n'ai toujours pas peur en 2022. Personne ne doute que nos frontières sont bien sécurisées, et nous avons des forces alliées présentes en Estonie, en plus de nos propres forces militaires. » L'Estonie n'est pas l'Ukraine, insiste l'élue. « Nous faisons partie de l'Otan et de l'Union européenne, martèle-t-elle. Il n'y a pas de menace militaire contre l'Estonie. »

Katri Raik, maire de Narva en Estonie - Mickaël Bosredon/20Minutes © Fournis par 20 Minutes Katri Raik, maire de Narva en Estonie - Mickaël Bosredon/20Minutes

Pendant l'occupation soviétique de l'Estonie, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Russes ont été envoyés à Narva, notamment pour travailler dans l'industrie du textile. « En 1991, l'Union soviétique s'est effondrée, rappelle Katri Raik. Certains d'entre eux sont partis, d'autres sont restés, et parmi eux certains ont reçu la nationalité estonienne, d'autres non. Mais pour tous ceux qui sont restés, l'Estonie est devenue leur patrie. A Narva, la plupart des gens sont des russo-estoniens. »

Crainte d'une « cinquième colonne »

Des russo-estoniens, ou des russophones tout simplement, qui peuplent à plus de 90 % Narva, ville qui souffre d'une image à part en Estonie, comme une sorte d'enclave russe, que l'on considère avec méfiance. « Après 30 ans, il y a toujours une suspicion par rapport à la "loyauté" de cette population envers la République d'Estonie, qui pourrait être une sorte de "cinquième colonne", nous explique Vincent Dautancourt, enseignant-chercheur français à l'université de Tartu, spécialiste des minorités russophones en Estonie. Petit à petit, une partie de ces russophones de Narva s'est intégrée, les nouvelles générations nées en Estonie n'ayant pas d'attache particulière en Russie, mais d'autres regrettent encore la grandeur soviétique. Il y a encore une petite partie de la population qui vit dans une bulle, qui ne jure que par les médias du Kremlin et ne connaît rien du pays dans lequel elle vit. »

Craignant une sorte de guerre « hybride » utilisant des membres de la communauté russophone à l'intérieur même du pays, une association de détenteurs d'armes à feu a même proposé que les permis de port d'arme soient suspendus pour les résidents russes. Le ministère de l'Intérieur a rejeté la proposition, expliquant qu'une telle mesure ne serait justifiée que si la sécurité publique était menacée.

« Les gens comprennent qu'en ce moment, nous devons être solidaires »

Ce jeudi matin à Narva, la ville est calme. Très calme. On arpente les rues. Aucun drapeau russe accroché aux fenêtres des immeubles et des maisons. On tente d'engager la conversation avec les rares personnes croisées, qui refusent poliment. De la méfiance, mais pas d'agressivité. « La situation dans la ville est absolument normale, soutient Katri Raik. Nous n'avons relevé aucune provocation. Les gens comprennent qu'en ce moment, nous devons être solidaires. »

Dans les rues de Narva (Estonie) - Mickaël Bosredon/20Minutes © Fournis par 20 Minutes Dans les rues de Narva (Estonie) - Mickaël Bosredon/20Minutes

A la frontière, Marek Liiva, le chef de poste de la police et des gardes-frontières, explique que « le point de passage frontalier de Narva fonctionne normalement, tant dans le transport de marchandises que dans la circulation des personnes ». Il relève tout de même que les passages à la frontière sont en augmentation depuis le début de la guerre, « dans les deux sens », mais « légèrement supérieurs pour les personnes entrant dans le pays. »

Faire le plein en Russie coûte trois fois moins cher

« La majorité des personnes entrant en Estonie sont des citoyens européens et russes qui traversent la frontière par voie terrestre en raison d'une interruption des liaisons aériennes », poursuit-il. Plusieurs compagnies de bus ont mis en place des trajets supplémentaires, et des gens traversent également à pied. « Les mouvements de personnes allant vers la Russie ont aussi légèrement augmenté, poursuit-il, essentiellement pour aller effectuer des achats. » De l'essence notamment. Ce n'est pas le cas ce jeudi matin, mais une habitante nous confirme que depuis un mois, il y a souvent une file de voitures de plusieurs dizaines de mètres devant la frontière. « Des Russes qui profitent de leur passeport pour aller faire le plein de l'autre côté », où le carburant, à environ 50 centimes le litre, est trois fois moins cher qu'en Estonie.

Le poste de frontière de Narva (Estonie) - Mickaël Bosredon/20Minutes © Fournis par 20 Minutes Le poste de frontière de Narva (Estonie) - Mickaël Bosredon/20Minutes

Il y a aussi des déplacés ukrainiens qui passent par là. « En moyenne, près de 200 réfugiés de guerre ukrainiens par jour sont arrivés de Russie au passage frontalier de Narva, poursuit le chef de poste. La plupart entrent en Estonie pour transiter vers d'autres pays de l'Union européenne, même si certains ont aussi l'intention de rester ici. »

Pas de révocation de permis de séjour

Très solidaire du peuple ukrainien, l'Estonie, petit pays d'1,3 million d'habitants, accueille déjà plus de 20.000 réfugiés. « On n'est pas sur les centaines de milliers de réfugiés accueillis en Pologne, Hongrie et Roumanie, mais en proportion l'Estonie en accueille énormément, et c'est une question qui devient très prégnante dans le pays, explique Vincent Dautancourt. Se posent des questions concernant leur accueil, la scolarisation des enfants, car on sait très bien qu'ils vont être obligés de rester, au moins à moyen terme. »

La question agite d'autant la société, qu'une rumeur a circulé un temps à Narva, selon laquelle les autorités estoniennes pourraient retirer leur permis de séjour aux citoyens russes du pays. « C'est absolument faux, tranche Katri Raik. Notre ministère de l'Intérieur a confirmé le 28 février que nous ne révoquerons pas les permis de séjour des citoyens de la Fédération de Russie séjournant légalement en Estonie. Nous vivons dans un pays démocratique. »

Accélérer l'enseignement en estonien

La maire de la ville, tout comme le gouvernement estonien, pensent que la population russophone de Narva, qui s'informait essentiellement avec les médias de langue russe jusqu'à ce qu'ils soient interdits dans le pays (ce qui n'empêche pas certains de contourner l'interdiction), a aussi besoin d'être rassurée.

« Je pense que l'on a besoin de davantage se parler, avance Katri Raik, et nous devons accorder plus d'attention à notre communication envers la population russe et russophone. Par exemple, en ce moment notre gouvernement discute de ce qu'il faut interdire et autoriser le 9 mai [célébration de la victoire soviétique lors de la Seconde Guerre mondiale]. Devrions-nous interdire certains symboles, comme le "Z", ou d'autres, et surtout pourquoi ? »

La maire de Narva estime enfin que la ville a surtout besoin d'écoles de langue estonienne, alors que huit écoles sur dix sont en langue russe à Narva. « L'État l'a bien compris, en nous aidant à en construire une nouvelle, car les habitants veulent que leurs enfants aillent à l'école en estonien, les gens veulent une place entière au sein de la société estonienne. » Pour certains, la crise en Ukraine est en effet l'occasion d'accélérer l'intégration des populations russophones qui ne l'étaient pas jusqu'ici.

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